Papers, please

- It looks fun but I wouldn’t sit in front of my computer to play it, it looks like something I’d play at work or while I’m out

- What if I were to tell you this game IS work?

S’il est bien quelque chose que l’on veut, lorsque l’on démarre une partie, c’est prendre du plaisir, se détendre, s’amuser… en un mot jouer. Dans Papers, Please, Lucas Pope, le développeur du jeu, nous propose tout autre chose : travailler, survivre, lutter pour garder son emploi. Est-ce que pour autant le joueur ne passe pas de bon temps devant son écran ?

Sans titre-1

A Dystopian Document Thriller

Passer au bureau de l’immigration peut être pénible, mais avez-vous déjà pensé à la journée type d’un inspecteur ? Dans Papers, Please c’est le rôle que l’on vous propose d’endosser. Votre mission, si vous l’acceptez, sera d’examiner scrupuleusement les documents des arrivants pour pointer le moindre détail qui pourrait vous paraître suspect et le cas échéant interdire l’accès au territoire fictif d’Arstotzka. Sans donner plus d’indications sur la situation géographique de ce pays, l’auteur nous plonge au cœur d’un univers totalitaire aux sonorités soviétiques. Du rouge, un marteau, une loterie du travail, le communisme n’est pas loin et la dystopie non-plus…

Inspiré par l’œuvre 1984 de George Orwell et par les checkpoints séparant l’Est et l’Ouest de Berlin pendant la guerre froide, le jeu se veut oppressant jusque dans son level design. Avant son lancement officiel le 8 août 2013 sur la plateforme Steam, Papers, Please a connu une longue période d’incubation durant laquelle Lucas Pope a impliqué la communauté du site tigsource en publiant régulièrement son avancée et en offrant des détails techniques sur la conception du jeu.

Début 2013, le concepteur ouvre l’accès à un quart du contenu final et bénéficie de nombreux retours. En suivant cette logique communautaire, Papers, Please a ensuite été soumis aux votes des joueurs sur la plateforme Greenlight2 et a rapidement suscité l’intérêt. Quelques mois plus tard, le jeu est intégré au catalogue Steam et rencontre un succès à la fois commercial et critique, raflant plus de quinze distinctions.

Fin 2014, le jeu remporte notamment les titres du « jeu le plus innovant » et du « meilleur gameplay » au festival Game for change. Plus tôt dans l’année, il obtient le grand prix du festival du jeu indépendant de San Francisco… Voyons d’un peu plus près ce qui se cache derrière le rideau de fer. 2 « Steam Greenlight est un système qui fait appel à la communauté pour choisir les prochains jeux disponibles sur Steam. Les développeurs peuvent poster des informations, des captures d’écran et des vidéos de leur jeu afin de recevoir de la part de la communauté le nombre de soutiens nécessaires pour que le jeu soit sélectionné pour la distribution. »

Next !

Quelle chance, c’est votre nom qui est sorti à la loterie du ministère du travail ! Un logement de fonction et une place au poste de frontière de Grestin vous attendent immédiatement. À votre arrivée, une foule de prétendants fait le pied de grue à l’entrée du territoire d’Arstotzka et charge à vous de lire scrupuleusement les consignes laissées par le ministère des admissions…

Après avoir pris connaissance des instructions, un rapide coup d’œil à l’horloge vous indique six heures, il est largement temps de se mettre au travail. Vous ouvrez le rideau de fer, appelez le prochain de la file d’attente et lui assénez froidement : « vos papiers s’il vous plait. » S’en suit une inspection minutieuse de chaque document présenté et cela ne se limite pas au simple passeport : carte d’identité, bon d’entrée, permis de travail, autorisation diplomatique, droit d’asile, certificat de vaccination, etc. Une seule anomalie sur le nom, le numéro d’identifiant, le poids, le sexe ou encore la photo du demandeur et vous devrez vous lancer dans une phase d’interrogatoire pour démêler le vrai du faux, la personne honnête du contrevenant. Si les suspicions se confirment, la sanction tombe : le visa est frappé du tampon irrévocable « refusé ». Dossier classé, au suivant. Machinalement vous enchaînez les contrôles : l’horloge tourne et chaque coup de tampon donné avant 18 heures rapporte 5 dollars. À ce petit jeu, on serait tenté d’être un peu laxiste sur les vérifications pour accélérer la cadence… Mais attention, à Arstotzka l’erreur ne pardonne pas.

L’erreur est humaine, la sanction pas toujours

Si les premières maladresses ne donnent lieu qu’à de simples rappels à l’ordre, rapidement vous devrez payer les conséquences de vos actes. Audelà de deux avertissements, chaque faute donne lieu à une retenue sur salaire. Un revenu qui s’avère pourtant précieux puisqu’à chaque fin de journée, des factures sont à régler pour maintenir votre famille sous un toit et en bonne santé. Vous pourrez aisément faire l’impasse quelques jours sur le chauffage ou sur l’alimentation de vos proches, mais en Arstotzka un retard sur le loyer n’est pas toléré. Vous n’avez pas les moyens de payer les traites ? Votre famille sera expulsée et vous serez mis en détention. Game over.

Si les premières journées au poste ne seront qu’une simple formalité, les événements politiques en Arstotzka pousseront le gouvernement à durcir les contrôles et donc à augmenter votre charge de travail. Votre bureau se verra étoffé de nouveaux outils de contrôles comme les rayons X ou encore la prise d’empreintes. Cela aura bien évidemment pour effet d’allonger le temps de chaque vérification et donc de réduire votre salaire en fin de journée… Il sera alors de plus en difficile de payer le loyer et de subvenir aux besoins de votre famille. Votre rigueur, votre capacité d’analyse et votre mémoire seront mises à rude épreuve si vous voulez survivre et ne pas décevoir votre patrie.

Entre corruption, compassion et peur du régime

De l’homme qui vous supplie de laisser passer sa femme en situation irrégulière à celui qui vous propose la coquette somme de 2000 crédits (que vous êtes libre d’accepter ou non), votre fidélité au régime sera sans cesse éprouvée. Céder à une tentative de corruption pourra certes vous sortir d’une situation financière difficile, mais vous ne serez plus jamais tranquille : le régime veille.

Dans Papers, Please, le libre arbitre n’est pas seulement mobilisé dans le fait d’accepter ou non un pot-de-vin : des choix beaucoup plus déterminants apparaissent. Faut-il soutenir les rebelles de l’organisation secrète EZIC ou doit-on continuer de porter allégeance au régime ? Chacune des décisions du joueur influence le déroulement du scénario offrant ainsi 20 possibilités différentes de terminer le jeu. La majorité de ces fins correspondent à un game over : mort de l’agent ou de sa famille, emprisonnement, travail forcé. L’échec est donc omniprésent et installe le joueur dans une posture inconfortable où il devra peser chacun de ses coups de tampon.Peu à peu la peur de l’erreur et la crainte de la réprimande s’immiscent au cœur du gameplay.

Outre la dimension psychologique qui oscille entre appréhension et compassion, le level design de Papers, please engendre également une bonne dose de frustration. Le bureau exigu dans lequel le joueur doit mener ses vérifications ne lui permet pas de s’organiser de manière efficace, rapidement il croule sous les documents utiles comme anecdotiques rendant la tâche plus pénible. De plus, chaque procédure est décomposée en une série interminable de clics : ouverture du rideau, appel au micro, récupération des documents d’entrée, sortie du tampon, coup de tampon, restitution des documents… rien n’est automatisé.

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Oppressant, non ?

Pourquoi diable y-jouerais-je ?

C’est bien là tout le paradoxe de cette production : le gameplay repose sur une répétition inlassable d’actions que vous ne souhaiteriez pour rien au monde avoir à faire en dehors d’Arstotzka, et pourtant, on se prend au jeu. Plusieurs histoires se croisent ou se décroisent suite à vos coups de tampon en forme de sanctions : aucune partie ne ressemble à la précédente et c’est l’une des forces de Papers, Please. Tour à tour vous endossez le rôle du fonctionnaire tatillon ou celui du philanthrope désireux d’aider son prochain. Vous vous demandez ce qui aurait pu se passer si vous aviez fermé les yeux sur quelques personnes suspectes ? Immanquablement, vous relancerez une partie…

Si Lucas Pope n’est pas le premier développeur à s’aventurer sur la thématique sensible de l’immigration (d’autres l’ont fait plus ou moins adroitement3 ), il est le premier à le faire sous cet angle. En choisissant le point de vue du douanier, il met le joueur face à chacune de ses décisions et l’amène à se questionner. Pas si facile de faire le bon choix…

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Vous êtes sûr que c’est bien légal ? – Oui madame.

Le jeu Border Patrol, quant à lui propose de tirer sur des immigrants mexicains pour les empêcher de passer la frontière, le jeu avait suscité de vives polémiques. Oppressant, non ?Éminemment politique, Papers, Please se cache derrière un territoire fictif et des graphismes 16 bits pour toucher la corde sensible et aborder des problématiques contemporaines. Si les premiers contrôles paraissent tout à fait acceptables, rapidement il devient possible d’outrepasser certaines libertés individuelles au nom du bien commun. Tout cela bien évidemment justifié par des séries d’attentats. Les dérives sécuritaires entraînant une vague de mesures liberticides…

Lucas Dominguez et Fanny Desse